Clovis Gauzy

Photographe Auteur


Le Beurre, l'Argent du Beurre et un SMAC sur le Derrière

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Il y a quelques mois, je publiais sur LinkedIN un petit coup de gueule dénonçant les pratiques de plus en plus incroyables imposées aux photographes qui gravitent autour des scènes de spectacle. J'y ai fait la promesse de ne plus tourner le dos à ces pratiques et monter au créneau pour les dénoncer à chaque fois que j'en rencontrerai.

Il y a quelques jours, on m'a informé qu'une salle de spectacle en Ardèche avait passé une annonce sur les réseaux sociaux pour trouver un photographe à même de réaliser des visuels qui seront utilisés, par la suite, dans ses éléments de communication.
Vous vous doutez bien que si je prends le temps d'en parler ici, avec l'introduction ci-dessus, c'est que la nouvelle est loin d'être bonne.

Dernière mise à jour :

Dans le meilleur des mondes, cette SMAC — salle de spectacle conventionnée dont le rôle est de permettre l'épanouissement de la musique contemporaine sur son territoire — prendrait en considération le fait qu'un photographe est non seulement un citoyen comme un autre, comme le régisseur son, le régisseur lumière, les électro, roadies, secrétaires, chargés de communication, etc., qui a donc le droit à être rémunéré pour tout travail fourni, mais aussi une pierre artisane qui peut permettre de faire connaître — et donc de faire vivre — cette scène locale. La preuve est, ce besoin que tout le monde a d'utiliser ces photographies, parce qu'elles servent la communication autour de ces événements, de ces artistes, à une époque où les réseaux sociaux sont prédominants et qu'il est impensable d'y faire une publication sans l'illustrer.

Malheureusement, on est ici face à des personnes qui visiblement, si on s'en tient aux petit débat qu'il y a eu sur Facebook — merci à Christelle Link de s'être interposée aux nom de tous les artistes — ou le fait qu'après prise de contact, les exigences soient bien d'un minium de 10 photos avec cession de droits, le tout gratis, ne se rendent pas compte qu'ils sont en train de tuer une profession (ou c'est volontaire, mais je vous déconseille de me présenter ce genre d'enflures).

Car cette pratique est loin d'être anecdotique.
Si ce n'était qu'un seul idiot de temps en temps qui pense que je paie mon loyer à coup de photos et que je passe en caisse au supermarché en disant « Vous vous doutez bien que si j'avais les moyens pour payer les produits dans mon panier à chaque fois que je viens faire des courses, je le ferais ! Mais ce n'est pas le cas, malheureusement… » sans me faire mettre dehors à grand coups de pieds au cul par les vigiles, ça serait gérable : tu le recadres gentiment un coup, ou tu vas trouver un de ses confrère que tu connais et qui pourrait le raisonner. En on continuerait d'avancer main dans la main.

Non !

Au contraire, c'est extrêmement rare de trouver quelqu'un qui va nous dire « Mais bien entendu que je vais te payer, c'est ton boulot, il me permet à moi de travailler, donc c'est dans la nature des choses qu'on s'entraide. »

Quand une production organise un festival, il est inenvisageable de ne pas payer la boite de prestation qui vient monter les scènes et fournit des techniciens, le backline, les agents de sécurité, les artistes, l'imprimeur qui va tirer les affiches, etc.
Même les groupes de musique paient des frais, achètent leurs instruments, tirent des maquettes en studio et doivent faire leur communication.
Et de la même manière, les photographes doivent investir régulièrement dans du matériel neuf souvent hors de prix car on a des exigences techniques particulières et qui s'usent plus vite que vous ne le pensez (des boîtiers qui gèrent bien la montée en sensibilité, des objectifs lumineux…), engager des frais pour réaliser un reportage, et être obligé de faire des compromis sur pleins de choses pour continuer à essayer d'avancer.

Qu'est ce qui fait que ce serait moralement et socialement acceptable de ne pas payer les photographes pour leur participation à cet écosystème et donc, de fait, les laisser crever de faim ?
Pourquoi ce serait aux photographes d'assumer la mauvaise anticipation du budget des autres ? Arrêtez de dire « C'est trop cher » quand il n'y a aucun juste-milieu possible, car de toute manière vous allez exiger qu'on bosse gratis.

S'il vous faut encore un indice pour que vous vous rendiez compte à quel point ce genre de comportement est destructeur, il suffit de regarder le turnover monstrueux qu'il y a dans ce métier. Des photographes talentueux, qui veulent se lancer, qui se donnent les moyens et qui, 4 ou 5 ans après, disparaissent de la circulation, j'en ai croisés beaucoup.
Parce qu'ils sont dégoûtés, à deux doigts de la ruine, parce que le respect n'existe pas dans ce métier, ni d'un côté ni d'un autre : ceux que j'appelle les faux-frères qui acceptent ce genre de deal (nb: tu viens nous faire un reportage gratis, tu nous files 10 photos HD qu'on peut utiliser ad vitam aeternam sans te verser le moindre centime) sont nombreux et autant responsables de la situation actuelle.
Bien entendu, on abuse d'eux aussi, en faisant miroiter le côté glamour de la photographie, en trouvant les arguments pour les faire bosser gratis et/ou nier totalement le métier en nous rabaissant à un rôle de pousse-bouton. Ce sont des photographes jetables. Des esclaves des temps modernes.
Le jour où ils se rendent compte que ça les mobilise jusqu'à plusieurs jours par semaine, ou qu'il faut changer le matériel, que les disques durs sont pas gratos, qu'il faut changer la boîte de vitesse, qu'ils vont crever s'ils continuent à ne bouffer que du riz, etc. et qu'ils essayent de renégocier les accords passés…
Aller hop, dégage ! Et au suivant !

J'ai moi-même fait un burnout il y a trois ans. Un truc monstrueux et honnêtement je suis toujours sous le choc. Depuis Pause Guitare 2016, où ça été juste le WTF? de trop, je n'ai réussi qu'une seule fois à remettre les pieds devant une scène avec un appareil photo entre les mains (pour me faire, comme toujours, allumer par un groupe car j'ose demander une contrepartie à leur utilisation du fruit de mon travail). J'en parlerai peut-être un jour, quand je serai complètement remis.

Pour le moment, pour revenir à l'annonce qui m'intéresse ici — pour recruter un photographe bénévole — je n'ai pas 36 solutions pour endiguer le phénomène. Et Malheureusement ce sont des solutions qui ne sont agréables pour personne.

La solution, celle qui fait qu'on est dans un état de droit, serait de porter à la connaissance de la justice ces éléments qui pourraient être qualifiables, d'un côté d'incitation au travail dissimulé pour la salle, qui clairement ne compte qu'éventuellement rémunérer le photographe ; et de l'autre de concurrence déloyale, tout [amateur de photographie] dont les clichés viendraient à apparaître sur tout élément de communication de la salle, pour des événements s'étant déroulés postérieurement à la publication de cette annonce présumant l'absence de rémunération, car il est littéralement impossible de concurrencer un tarif de 0€ sans travailler à perte (sic).
Mais je n'ai absolument pas envie de perdre des années par tête de pioche devant des tribunaux. Je ne peux pas me battre seul, c'est pas mon boulot ni ma vocation. Quand j'ai adhéré à l'Union des Photographes Professionnels (UPP) il y a quelques années, je venais appeler à l'aide, mais ils n'ont jamais bougé pour les photographes de scène, ou vaguement ou je ne l'ai jamais su/ressenti. Je n'ai pas non plus envie de me balader en permanence avec des liasses de mise en demeure pré-remplies, pour tentative d'extorsion, pour obstruction à la liberté d'expression, concurrence déloyale, etc (quoi que c'est une idée)…
Malheureusement, quand je commence à faire valoir mes droits, c'est fini, il y a un carnet d'adresses qui s'ouvre, des téléphones qui sonnent et je me fais pourrir pendant des mois par des managers qui me font chercher sur des festivals, pour m’interdire de faire des photos de leurs poulains, au prétexte qu'ils "ne [veulent] pas être poursuivit si une photo apparaît sur Internet" (à quoi je répond bien entendu que ce serait plus intelligent de commencer par éviter de me voler, non?).

Une autre solution, et elle a déjà été tentée ("votre image c'est nous"), serait que tout les photographes réunis sur un événement où, soit l'organisateur, soit un groupe, impose des conditions aberrantes à la prise de vues, soient solidaires (c'est pas gagné) et s'alignent devant la scène, bras croisés et appareils au sol (ou ailleurs s'il y a de la boue), pour bien signifier leur désaccord. Mais le risque est bel et bien de se voir remercier la prochaine fois qu'on viendra demander une accréditation ici ou ailleurs, par un "on va pas accréditer quelqu'un qui fout la merde" (ou un truc du genre).
Elle a au moins le mérite de porter à la connaissance des artistes, qui eux-même ne savent que rarement quelles sont les conditions imposées par leur propre management, en leur nom, à d'autres artistes. Il faut vraiment garder ce concept en tête : par procuration, des artistes crachent sur des artistes, souvent sans le savoir. C'est délirant.

Finalement, tout ce que je peux faire à l'heure actuelle, c'est vous emmerder avec ma grande gueule, vous secouer un petit peu pour faire face à la réalité, porter à la connaissance du public et aussi des artistes [au nom desquels sont imposées] ces pratiques et dérives qui ne devraient pas être acceptables.

Mon point de vue aujourd'hui, mon attente, c'est que ce soient les artistes eux-même, qui n'hésitent pas à questionner et à remettre en question ce que leur management imposent comme conditions aux photographes, car ce sont les seuls qui ont un levier suffisant pour faire changer les choses. Gardez en tête cette scène du film Bohemian Rhapsody où Freddie Mercury envoi chier son producteur, qui refuse de faire paraître le morceau de son choix en single, en lui rétorquant « vous serez connu comme celui qui a perdu Queen ». Vous avez ce pouvoir. Aidez-nous, vous êtes notre seul espoir.

Une de mes grandes victoires intérieures, c'est d'avoir eu l'occasion de discuter avec des membres d'un groupe — juste avant qu'ils explosent en remportant des Victoires de la Musique — et qui avaient eux-même constaté ma disparition après les 3 premiers morceaux sur ce concert, à qui j'ai pu expliquer que c'était imposé par leurs management, ce à quoi ils m'ont spontanément déballé à peu près tous les arguments que j'ai moi-même contre cette autre règle débile (peu de lumière, des artistes qui s'échauffent, des guitares qui se ré-accordent, des retours qui s'ajustent, bref une énergie des artistes pas totalement tournée vers le public et donc un résultat graphiquement mou). Et bien, quand j'ai eu à nouveau l'occasion de couvrir un de leur concert, cette fois sur un gros festival quelques mois après, j'ai eu vraiment plaisir de lire, sur la petite fiche en bord de scène, là où tous les autres artistes imposaient des limitations arbitraires, « Skip the Use: faites ce que vous voulez ». Merci les gars de m'avoir écouté et compris ce jour là.
Et pour les autres, c'est bien la preuve, encore une fois, qu'il y a beaucoup plus de chance que ce soit par les artistes, compositeurs et interprètes que les choses évoluent dans le bon sens, dans un esprit de liberté, d'égalité et de fraternité. Et non pas connement en continuant de se foutre sur la tronche.

#PayeTonAuteur

Merci à ZéroJanvier pour la relecture.