Clovis Gauzy

Photographe Auteur


Gagner de l'argent avec ses photographies : l'illusion de l'Eldorado

Malgré tout ce qu'on a pu vous faire croire jusqu'à présent, gagner de l'argent grâce à la photographie, ce n'est pas juste prendre des clichés et les déposer sur un microstock avec les bons mots-clefs. Croire à cette solution soit disant miraculeuse que peuvent vous vendre certains sites ou certains illuminés, c'est simplement laisser la cupidité nous tromper et accepter que les images que nous voyons au quotidien perdent toute valeur artistique, que la photographie perde son âme…

Ces dernières années, l'explosion du numérique et d'internet ont vus naître de nouvelles façons de vendre et diffuser ses clichés. Une image peut aller très vite du producteur au diffuseur et du diffuseur au public, et ce en moins de temps qu'il n'en faut pour trouver le bon temps d'exposition d'un film sur un papier baryté…

Parmi ces nouvelles méthodes de vente, on entend de plus en plus parler des microstock, la plupart des articles intitulés "Gagner de l'argent avec ses photographies" que vous croiserez sur le net, vont vous vanter les mérites de ces nouvelle plates-formes, mais les tarifs pratiqués sont bien en dessous de ce que vaut réellement une photographie et mettent à mal toute une profession déjà fragilisée par des pratiques de plus en plus rudes de la part des diffuseurs eux-même.

Croire en la fortune, payé comme un moins que rien…

1€. C'est le prix moyen où seront vendus vos photographies au client. 45 centimes, c'est le prix approximatif que vous allez toucher sur une vente. Mais à ce prix là, vous perdez généralement toute maîtrise sur la diffusion des photographies, maîtrise qui vous est pourtant garantie par la loi française, par l'intermédiaire du Code de la Propriété Intellectuelle. Cette même loi qui vous garantie qu'on respectera votre nom, votre œuvre et le droit d'être rémunéré à juste titre de manière proportionnel aux revenus que vos images vont générer (mais croyez-moi, votre nom sera rarement indiqué sur les publication, et la seule mention qu'on pourra voir sera celle uniquement du nom du microstock).

Quand vous vendez une photographie sur un microstock, le prix de vente forfaitaire est fixe, il sera le même quelque soit l'utilisation qui en sera faite, et que la photographie soit utilisée une fois, ou mille fois, que ce soit pour l'illustration de la couverture d'un album de musique, une campagne électorale (d'un parti que vous n'appréciez pas forcément), de la publicité pour une crème contre les hémorroïdes, etc… Est-ce que ça vous parait juste, que pendant que vous gagnez 45 centimes pour des droits d'exploitation ad-vitam æternam a une multinationale, celle-ci va réaliser toute une campagne de publicité pour leurs produits ou services, générant ainsi des millions d'euros de revenus annuels ? Ou même pire : ils pourraient très bien vendre vos propres œuvres, imprimés sur toile, et distribués en grande surface pour un prix public généralement constaté de 25€…
Exercice : multipliez ce chiffre par 20 (un stock moyen d'une seule grande surface), puis multipliez le chiffre obtenu par le nombre de grandes surfaces sur le territoire français, retirez environ 35% pour la marge que se prendra la grande surface en passant. 65% ira dans la poche de la société qui aura acheté le cliché 1€, auquel il faudra bien entendu retirer les coûts de production, d'impression sur toile et de distribution (qui restent de toute manière infimes, à hauteur de 15 ou 20% maxi du prix final). Vous voyez ce joli chiffre de revenus net, avec ces petits zéros avant la virgule ? Ça fait quel pourcentage de ce chiffre, 45 centimes ? Ça vous paraît-il toujours aussi équitable ? N'avez-vous pas la sensation d'avoir été exploité ?
Vous vous rendez compte que pour arriver à la modique somme de 350€ pour arrondir vos fin de mois, il faudra réaliser au moins 777 fois ce genre de transaction ?

Vous avez travaillé avec un modèle pour la réalisation de certaines prises de vues ? Vous l'avez donc rémunéré pour sa prestation… Il faut donc aussi penser à ces frais que vous devrez aussi déduire de votre chiffre d'affaire…

Mais attendez, parce que ce n'est pas fini. Imaginons que vous ayez réussi à atteindre 350€ en fin de mois. Ces 350€ vous serons reversés, mais vous devrez en déduire les charges sociales, qu'on va arrondir à 25% (histoire de ne pas rendre le calcul plus compliqué qu'il ne l'est). Ces 350€ de revenus devront être déclarés à la fin de l'année, dans la case "revenus artistiques non commerciaux" (elle porte un autre nom plus savant, mais c'est histoire de vous faciliter la compréhension) et vous serez certainement imposés dessus.
Mais si vos revenus annuels sont trop conséquents, ils risquent d'attirer l'attention de votre contrôleur des impôts, et si vous n'avez pas fait de déclaration de début d'activité d'auteur, vous risquez un redressement fiscal !

Comme me l'a si bien fait remarqué Loic Tripier, à qui j'ai confié la relecture de cet article, "Le smic brut à 1365€ (et le smic net donne 1073€) soit à 0.45€ cela donne 2988 photos à produire/vendre par mois (en excluant tous les autres frais) cela représente 21 photos/heure de travail (35h/semaine pendant un mois). Si on ajoute les frais on multiplie la production par 3 (voir plus)", soit 8964 photos par mois, à 63 photos/heure…

Est-ce que, finalement, ça vaut vraiment la peine de prendre ce genre de risque, tous ça pour plus de paperasse, plus d'administratif fiscal, dans le but de cupidement arrondir ses fins de mois de quelques deniers ? Qui plus est quand on sait que ces même photographies ont un prix réel, en se référant aux barèmes UPP, bien supérieur ?

Ah, dernier détails, si vous, vous touchez 45 centimes par vente à 1€ (moins les charges, moins l'impôt sur le revenu), le microstock, lui, touchera 55 centimes… que vous pouvez multiplier par le nombre de vente total, tout utilisateurs confondus. Les seuls gagnants dans la vente de photo de cette manière, ce sont les sociétés de microstock eux-même…

L'histoire des poupées russes

Maintenant que vous avez une notion approximative des revenus réels générés par ce genre d'activité, que ce soit secondaire ou non, je vais pouvoir vous raconter une petite histoire, qui s'est réellement passé il n'y a pas si longtemps que çà…

C'est l'histoire d'un photographe qui a réalisé en studio, des clichés d'un modèle. Ces clichés, il les a déposés sur un microstock, auquel par le simple fait du dépôt, il garantissait avoir les autorisations pour exploiter pleinement tous les éléments représentés sur ses clichés.
Une boite de communication, mandatée par une société de transports en commun, achète le cliché à bas prix au microstock, et réalise avec la campagne de publicité pour laquelle elle a été engagée.

Un jour, la modèle tombe nez à nez avec elle-même, représentée en 4x3 sur la campagne publicitaire. Outrée de n'avoir ni été rémunérée pour apparaître dans cette campagne, ni même été avertie, elle décide donc d'attaquer en Justice la société de transport en commun pour demander réparation, prétextant n'avoir jamais été avertis que les clichés auraient cette finalité.

La société de transport en commun avait le devoir de vérifier qu'elle avait correctement le droit d'exploiter l'image du modèle, autorisation qui lui a été certifiée par la boite de communication. Elle appela donc cette dernière en garantie.
La boite de communication avait elle aussi le devoir de vérifier qu'elle avait bien le droit d'exploiter l'image du modèle, autorisation qui lui avait été certifiée par le microstock. Elle appela donc le microstock en garantie.
Le microstock, qui bien qu'ayant vainement avancé une position défensive de simple "plate-forme technique", avait tout aussi bien le devoir de vérifier qu'elle avait bien le droit d'exploiter l'image du modèle, autorisation qui lui a été transmis par le photographe, appela à son tour ce dernier en garantie.
Il s'avéra que le photographe n'a jamais réalisé de contrat d'autorisation d'exploitation de l'image du modèle et avait donc fauté en certifiant avoir toutes les autorisations nécessaires en confiant ses clichés au microstock.

Le Tribunal de Grande Instance, saisi de cette affaire, donna raison au modèle, et condamna la société de transports en commun à lui verser compensation au titre du dommage moral.
Le TGI condamna la boite de communication à garantir à son client, le versement de cette somme.
Il condamna aussi le microstock à garantir le versement de cette somme à la boite de communication.
Et finalement, le photographe fut condamné à garantir le versement de cette somme au microstock.

Ce genre de boulette n'arrive pas aux photographes professionnels ou à ceux qui sont bien avertis de la lourdeur administrative qui entoure ce métier, mais un photographe amateur, attiré par la sirène microstock et sont doux chant "argent facile" risque fortement de faire une boulette dans le style, et dans ce cas là, il devra en assumer pleinement les responsabilités. Un risque de plus à prendre en considération…

Si vous souhaitez connaître plus de détails sur cette affaire, je vous invite à en lire l'analyse juridique sur le blog de l'avocate Joëlle Verbrugge

La destruction de l'équité


Précédemment, dans mon article expliquant pourquoi il ne faut pas donner de photos contre une accréditation, j'ai tenté de démontrer que photographe était un métier à part entière et qu'il était particulièrement difficile d'en vivre, et où j'expliquais qu'en habituant les clients à ne plus payer les photographies, c'était mettre à mal toute une profession.
Et bien, il est grand temps de pousser plus loin mon argumentaire en tentant de vous démontrer cette fois-ci, que la photographie a un coût, et que proposer des clichés en dessous du coût réel de production, c'est encore une fois amener une profession toute entière vers la catastrophe.

Entre nous, je croise régulièrement quelques discours qui me mettent hors de moi, cause à la méconnaissance du métier par ses détracteurs. J'entends souvent dire, et c'est d'ailleurs un argument parfois utilisé par les microstock, que les photographes pratiquent des tarifs prohibitifs… Ce qu'il faut savoir, comme je l'ai dit plus haut, c'est que créer une photographie a un coût, et que ce n'est pas parce que, à l'occasion, on prend une photo en jpg avec son compact à 30€ de chez J'y Frit, que tous les photographes fonctionnent comme çà, au petit bonheur la chance.

De manière générale, il faut acheter et entretenir son appareil photo. Là où un amateur pourra se contenter d'un D60 et de son 18-55mm en kit à un prix raisonnable pour la réalisation de clichés éparses pour son plaisir et qu'il conservera de longues années, le professionnel cherchera à s'équiper d'un matériel bien plus performant, résistant et adapté aux clichés qu'il réalise au quotidien, et surtout beaucoup plus coûteux. Ce matériel bien entendu va s'user, il va s'user moins facilement bien entendu avec du haut de gamme, mais paradoxalement il va s'user bien plus vite quand on en a une utilisation intensive et il faudra envisager de le renouveler plus régulièrement, toujours dans des prix phénoménaux qu'on connaît au matériel pro.
Quand on travail en studio, il faut aussi louer le local, les fonds, les flashs, et rémunérer les intervenants tels que les modèles, maquilleurs, coiffeurs, stylistes, assistants, retoucheurs (ou alors tu as des amis modèles, maquilleurs, coiffeurs, etc… et que tu ne vas pas ou peu payer, parce que comme toi, ils aiment vivre dans la misère)…

Là où l'amateur va profiter des économies réalisés sur ses revenus réguliers de salarié pour s'offrir un voyage durant lequel il va en profiter pour réaliser quelques clichés souvenirs, qu'il jugera peut-être suffisamment bons pour espérer en extraire un petit pécule, le professionnel lui voyage pour pratiquer son métier et de ce fait investit dans ce voyage (car rares sont les économies du photographe pour les loisirs). Et comme le dit si bien Frozen Piglet dans un de ses billets : "De toute façon ta petite photo de minorité ethnique dans la montagne que tu regardes en te paluchant devant ton écran Dell (même pas calibré), il y a 300 000 connards qui l'ont déjà avant toi et 300 pros qui l'ont fait mille fois mieux que toi mon petit gros."

Il va sans dire que tous ces frais investis pour la réalisation des prises de vues doivent nécessairement revenir avant d'espérer commencer à gagner sa croûte. Et c'est pas à 45 centimes la photo, même vendu 350 fois, que l'on peux espérer avoir un retour sur investissement correct pour payer son loyer, sa bouffe, l'électricité, etc…
Tu t'en fout, ton salaire te permet déjà de payer tout çà ? Possible en effet, mais le problème, c'est qu'on va habituer le client à acheter des photographies à très bas coûts, et que celui-ci va donc forcément chercher à imposer les mêmes tarifs à un professionnel… Mais un professionnel lui, ne fait que de la photographie jour et nuit, c'est son travail à plein temps, et pas seulement un loisir. Tu accepterais de faire n'importe quel travail pour seulement 350€ par mois ? Non je ne le crois pas… Alors n'impose pas çà aux autres !

Quoi ? Faire comme tout le monde, trouver un travail à l'usine et pratiquer la photo les soirs et week-end ? Attends, tu te fout de ma gueule, t'es en train de me ressortir le même discours qu'il y a quelques années quand on parlait du problème des intermittents. Mecs, un spectacle ça ne se monte pas en claquant des doigts, ou en quelques week-end avec 3 décors en carton-pâtes, un collant de chez Veaux Sport, et trois gamelles à 500W l'une à la face.
La photo c'est pareil : c'est du temps, du matériel, un travail permanent de recherche artistique et de remise en question, du démarchage pour fourguer ses clichés ou se faire financer un reportage.

Oui, il y a des professionnels dans le microstock, ils sont une petite poignée à inonder de photographies les différent catalogue dans le genre et générer un revenu mensuel convenable pour (sur)vivre. Mais ces mecs-là sont des usines, avec des studios immenses, des assistants à la pelle, et enchainent sur des cadences infernales ! Il est où le travail artistique là dedans ? Elle est où la belle photographie que des mecs comme Doisneau peuvent passer des jours et des jours avant de croiser et d'immortaliser ?

C'est quoi la différence entre un cassoulet maison, fabriqué artisanalement et à peu d'exemplaire, et le cassoulet en boite, fabriqué sur des chaînes de production industrielles aux conditions sanitaires parfois douteuses et au goût insipide ? La différence c'est que dans la bouffe, c'est nous le consommateur, c'est toi qui choisis si tu veux bouffer de la merde en boite, ou un plat frais et succulent… Dans la photo, le consommateur, c'est trop souvent quelqu'un qui se fout de la qualité, tant qu'il peux générer un maximum de bénéfices. Alors évitons de perdre la vrai valeur des choses : soutenez un tarif honnête et équitable. Pratiquer les barèmes UPP, c'est assurer à des professionnels de vivre de leur métier et de leur éviter de rejoindre les rangs de ceux qui grossissent les chiffres du chômage…

Dernière mise à jour :

Merci Loïc Tripier Brice Favre pour les relectures.

Les informations données dans cet article le sont à titre informatif et peuvent comporter des erreurs.
Il est vivement recommandé de s'adresser à un expert certifé (comptable, avocat, etc…) pour la résolution d'un cas concret.